29 Juillet 2009 - 17:15

Changer de comportements, d’habitudes, de système de valeurs… Le passage à l’acte n’est pas facile. Explications ludiques sur la quasi-impossibilité de vivre la vie en vert.


Difficile de cerner la nature et les hommes...
Difficile de cerner la nature et les hommes...
Après les épisodes riants où manger bio et pédaler quelques jours par an sur un Vélib’ rendaient le sauvetage de la planète excitant, Homo ecologicus jette l’éponge et s’en va déprimer à la campagne en 4 x 4, ambiance «Tout est foutu de toute façon…» Bah oui, tout est foutu, et alors ? L’engouement pour le green donne des boutons à plus d’un humain. On le sent dans la presse (le Monde 2 :«Dur dur d’être écolo !» ; Elle : «L’écologie est-elle une nouvelle religion ?»…), où fleurit une écologie qualifiée de pénible, contraignante, peine-à-jouir et idéologue. Vivre en vert est-il voué à l’échec ?

Précontemplation


Le niveau d’information sur la crise écologique n’a jamais été aussi élevé, et pourtant, le passage à l’acte se fait attendre. D’où viennent les blocages ? Tels sont les thèmes défrichés par l’éco-psychologie, un mouvement qui pense la crise environnementale comme une crise morale, symptomatique de nos sociétés émotionnellement immatures. «Le changement passe par divers stades dont les deux premiers sont la précontemplation et la contemplation, explique Jean-Pierre Le Danff, écopsychologue qui anime un groupe de travail à la Fondation Nicolas Hulot. La majorité de nos contemporains n’en sont qu’à la précontemplation : ils sont de plus en plus nombreux à s’en faire une idée, mais elle n’a pas encore percolé dans leur être, en tant que réalité qui les touche et les concerne. Or, on ne change que quand on est en contact avec la réalité et qu’on voit les dangers actuels et futurs.»
Voir les dangers peut tétaniser ou sidérer. Or, être écolo s’apparente encore à un chemin pavé d’écogestes insuffisants, inadaptés ou impossibles à réaliser. A la première embûche venue, Homo modernicus, habitué à obtenir tout ce qu’il veut quand il le veut, tourne le dos aux solutions. Pourquoi lambine-t-on ? «La notion de limites apparaît insupportable à nos sociétés, analyse Séverine Millet, auteure de Nature humaine, une lettre électronique. Changer de comportement est insuffisant, la crise appelle à un revirement en profondeur du système de valeurs que notre éducation, notre culture, notre histoire ont contribué à forger.»
Or, chatouiller ce système ou les représentations sociales, c’est activer de puissantes résistances, inconscientes. Vu de l’extérieur, décrocher de la cigarette est simple comme un patch. De l’intérieur, tous les fumeurs ou ex-fumeurs savent que c’est bien plus complexe. Idem en écologie. On ne se désintoxique pas d’un système de valeurs en se contentant de manger, rouler, dormir, baiser bio, vert et équitable. Bien qu’utile, cela ne suffit pas. Loin s’en faut. Comment dépasser le stade comportemental ? D’abord en marquant une «grande pause», comme le suggère le philosophe Patrick Viveret qui nous convie à nous asseoir sous les arbres et y enterrer les erreurs du passé pour mieux désirer un futur commun. Ensuite, ne pas hésiter à faire exploser notre système de valeurs, à passer de l’«avoir» à l’«être», de l’intérêt individuel au projet collectif. Facile à dire.
Ces efforts rompent l’équilibre mis en place au fil du temps.
Exemple : Tabatha adore le jet-ski. Elle sait que son loisir préféré est une nuisance sonore, consommatrice d’énergies fossiles, mais dans son système de valeurs, Tabatha considère que le bien-être procuré par ses jeux nautiques est prioritaire au respect de la tranquillité d’autrui ou du site. Mais Tabatha ne va pas s’en sortir comme ça. Lorsque l’individu sait que ça va mal et qu’il doit changer, s’il continue comme si de rien n’était, il ressent un état de tension psychologique désagréable. Pour éviter la schizophrénie, il faut accepter ses incohérences, les analyser pour mieux les réduire.
A l’instar d’un deuil, l’adieu à la société consumériste, gloutonne et dépravée du XXe siècle s’accompagne. L’Etat et toutes sortes d’organismes peuvent nous y aider via de grandes campagnes de sensibilisation, de la pédagogie sur le terrain, au sein des entreprises, ou à travers des expérimentations comme les vélos en libre-service. S’il s’agit de rendre durable notre passage sur Terre (et non pas «sauver la planète», qui, elle, s’en tamponne), changer seul ne sert à rien.

Idéogrammes

Avant de jeter l’éponge, Homo ecologicus devrait s’inspirer des Chinois. Pour signifier le mot «crise», ils utilisent deux idéogrammes, l’un signifiant «danger», et l’autre «opportunité». Non, la crise n’est pas qu’apocalypse et chaos, il faut se dépêcher de lui donner un sens social et culturel - et pas seulement économique, n’en déplaise aux forcenés de la croissance verte. Dans sa lettre électronique, Séverine Millet résume une étude de sociologie consacrée aux agriculteurs : «L’enquête montre que les agriculteurs les plus enclins à aller vers le bio sont ceux qui sont les plus optimistes quant à la capacité du bio à sortir leur métier de l’ornière actuelle [surendettement, concurrence, politique des prix, etc.]. Une perception positive de l’avenir à travers un changement semble une clé importante pour permettre ledit changement et sa pérennité.»
Seul hic : où sont les poches d’optimisme dans les montagnes de mauvaises nouvelles sur l’état de nos écosystèmes ? Comment étouffer la Cassandre qui sommeille en nous ? Inutile de s’énerver, l’écologie est aussi difficile à atteindre que le bonheur. Mais ce n’est pas le but qui compte, seulement le chemin.

Par Laure Noualhat / in Liberation

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