Hillacondji, vendredi 19 août. Des dizaines de camions remplis de marchandises en provenance du Togo sont alignés au bord de la chaussée menant à la frontière béninois-togolaise, le parking destiné aux gros porteurs étant déjà plein à craquer. Devant les recettes de la Douane de Hillacondji, plusieurs camionnettes chargées de balles de tissus et d’autres articles assiègent l’esplanade dans un désordre indescriptible. « Cela fait deux mois que je suis bloqué ici sans savoir pourquoi. Je n’ai plus d’argent. S’il y a un problème, je ne sais pas pourquoi la douane ne veut pas décharger les marchandises pour libérer mon camion », se plaint Abass Drado, camionneur ivoirien qui a transporté des bouteilles d’eau minérales pour le compte d’une société béninoise. Son compatriote, Ibrahima Silla vient de boucler son premier mois à la frontière de Hillacondji, avec un camion chargé de cosmétiques en direction de Cotonou. « Je n’ai plus d’argent sur moi. Mon patron dit qu’il va venir, je ne le vois jamais. Le pire est que mon assurance va expirer à partir de la semaine prochaine ainsi que les laisser-passer pour le Togo et le Ghana », confie-t-il totalement affligé. Il dit ne plus pouvoir tenir le coup encore une semaine et sera obligé d’emboîter les pas à ses collègues qui ont abandonné les camions et leur contenu pour rentrer tranquillement chez eux.
La situation que vivent ces routiers à la frontière de Hillacondji n’est rien d’autres que la conséquence fâcheuse de la polémique qui entoure la mise en œuvre du Programme de vérification des importateurs (PVI). Si au niveau du port de Cotonou, la réforme semble prendre de pli, en dépit de quelques résistances, à la frontière de Hillacondji, c’est encore le black-out total.
La situation est d’autant plus préoccupante que le ministre de l’Economie et des Finances s’est vue obligée de descendre sur le terrain pour comprendre et situer les responsabilités. « J’ai instruit le directeur général des Douanes qui a envoyé des notes circulaires pour signifier les mesures transitoires que le gouvernement a prises sur les valeurs transactionnelles et les valeurs ajustées. En principe, il ne devrait pas avoir de problème. Je ne comprend pas alors pourquoi les marchandises sont toujours bloquées à la frontière », s’interroge Adidjatou Mathys. Yacoubou Goun, receveur des Douanes de Hillacondji répond : « Au début les commerçants avaient des réticences. Mais ce qui explique encore les stationnements, il a un problème administratif lié au fait que la plupart des transitaires qui opèrent sur la place ne sont pas des professionnels. Ce sont des ambulants qui donnent les informations incorrectes lorsqu’ils viennent lever les intentions d’importations. Ils nous ont également fait comprendre que Bénin Control met beaucoup de temps avant de délivrer les attestations de vérification ». Pour démêler l’écheveau à la frontière, le receveur propose le recours au dispositif D48. Ce dispositif annulé dans le cadre du PVI permettait à la Douane à libérer les marchandises d’un importateur qui n’est pas à jour à partir d’un engagement pris par ce dernier de régulariser avant les 15 jours qui suivent l’enlèvement.
Un bouchon suspect
Mais les explications des responsables de Bénin Control sont venues remettre les pendules à l’heure. Pour eux, les commerçants veulent tout simplement amener le gouvernement à l’usure en bloquant exprès les opérations de dédouanement des marchandises. « La plupart des camions que vous voyez disposent déjà d’une attestation de vérification que nous délivrons en 24 heures. Ils ne viennent pas parce qu’ils ne veulent pas faire l’enlèvement sur la base des valeurs que Bénin Control leur a calculées. Ils créent le bouchon de façon volontaire », défend Isidore Codo, directeur de l’Exploitation de Bénin Control. Chiffres à l’appui, il indique sur les 151 intentions d’importations reçues au guichet de Bénin Control, 147 ont été déjà traitées.
« Nous sommes sur un site particulier où les bonnes habitudes douanières et commerciales ont fait défaut pendant longtemps. Parmi les camions stationnés, il y a un qui a déclaré du savon pour une valeur de 18 millions de francs CFA. Mais la vérification chez nous a révélé une valeur de 96 millions de francs CFA », renchérit Anicet Houngbo, responsable des Opérations de Bénin Control. Pis encore, il trouve que le manque de professionnalisme des transitaires constitue un vrai problème à la frontière de Hillacondji. « Ici, on confie des marchandises à des transitaires qui n’ont aucune idée du contenu. Ils déclarent des marchandises avec des documents à 99,99% faux », dénonce Anicet Houngbo.
Pour le ministre de l’Economie et des Finances, les commerçants qui ont déjà reçu leurs attestations de vérification ont intérêt à enlever leurs marchandises sous peine de lourdes sanctions. Pour Adidjatou Mathys, le gouvernement a déjà fait assez d’efforts en revoyant à la baisse les valeurs transactionnelles et surtout en supprimant les pénalités liées au défaut d’inspection avant embarquement. « Les commerçants ne doivent plus rien attendre de l’Etat », insiste-t-elle. Le ministre a instruit le receveur de Hillacondji afin que les importateurs soient sensibilisés avant toute mesure coercitive. Cette sensibilisation est prévue pour ce jour. Pendant ce temps, Abass et Ibrahima souffrent encore le martyr avec l’espoir que la situation sera débloquée dans la nouvelle semaine qui s’ouvre.
Par Gnona AFANGBEDJI